C'était les deux étrangers.
Ils négociaient des flèches, posés sur le comptoir. La discussion était tellement animée que ni le nain forgeron ni l'homme ne l'avait entendu entrer et s'approcher. Le garçon, lui, ne participait pas. Il se contentait d'écouter d'un air distrait. Dès qu'il vit Ève, son visage s'éclaira d'un sourire et il la salua.
Ève lui rendit son sourire, amusée par son attitude.
“- Ah! Dame Ève!... s'exclama le nain.
- Bonjour Oreste. Je viens chercher les flèches pour...
- Oui, oui, je sais...”
Le nain semblait ennuyé. Ève savait pourquoi. Il espérait bien rouler les étrangers, mais sa présence contrariait ses plans. Elle posa la somme sur le comptoir. Il prit deux carquois rangés à part derrière le comptoir et les donna à la jeune fille.
Le garçon déclara alors:
“- Allons, Henry, on ne va pas y passer la nuit. Donne-lui ces 5 pièces d'argents qu'on en finisse!
- Comment Oreste! Vous leur demandez 5 pièces d'argents pour 12 flèches lourdes! s'exclama Ève, faussement outrée.
- Ben... en fait... c'est que...
- Oh... excusez-moi... j'étais distrait pendant la conversation... Ce n'est peut-être pas ce prix que vous débattiez...
- 3 pièces d'argents, grommela le nain.”
Le dénommé Henry paya et ils sortirent tous les trois de la boutique.
“ Je vous remercie de votre aide, ma dame.”
Ève ne put s'empêcher de sourire, impressionnée. Il avait parfaitement su profiter de sa présence pour mettre fin à la discussion sans se faire arnaquer, mais en plus, il avait su ménager l'amour propre du nain qui n'avait pas eu à se désavouer.
“ Vous n'avez pas à me remercier, lui répondit-elle. En plus, je vous dois des excuses pour l'autre jour. J'étais dans mon tort... Je suis vraiment navrée, j'étais contrariée.”
Il haussa les épaules.
“- Ca arrive...
- Que faîtes-vous au saint mont rouge?
- Je suis venu acheter des armes. Et puis, je voudrais suivre l'entraînement d'un seigneur nain. Je n'ai pour l'instant connu qu'un seul maître... Henry, qui m'accompagne. J'ai besoin de diversifier mon apprentissage.
- Vous venez de Selm?
- Eh bien... oui, avoua-t-il avec un sourire. Mon père ne voulait pas que je vienne. Il avait peur de l'accueil qu'on me ferait sur la terre d'Alaedja. Mais il paraît qu'ici...
- Ici, vous ne risquez rien, l'assura Ève.
- Tant mieux! Tu vois Henry, tu peux repartir dès demain! C'est une prêtresse d'Elira qui se porte garante de ma sécurité! Cela rassurera sans doute mon père.
- Je ne suis pas prêtresse!
- Vous le serez bientôt...
- Je finis à peine ma première année de noviciat...
- Vraiment? A vous voir si mature, je vous aurai cru plus avancée.
- Alors vous partez demain... messire?”
Ève avait hésité à appeler ainsi Henry, mais les présentations n'étant pas clairement faîtes, elle ignorait son rang social exact.
“ - Oui, ma dame, répondit celui-ci. Le père de ce jeune homme me veut à ses côtés.
- J'aimerai bien qu'on évite de parler de mon père,” dit le garçon avec une pointe d'agacement, qui disparut aussitôt dans un sourire lorsqu'il ajouta, “si ma dame le permet...
- Bien sûr. A condition qu'on ne parle pas du mien non plus.”
Plus d'une fois, elle avait été ennuyée devant les questions de ses amis sur ses parents. Elle évitait toujours le sujet.
“ - Cela sous-entend que vous seriez prête à me revoir? demanda-t-il avec un enthousiasme proche du théâtral.
- Eh bien...”
Ève se demandait si ces paroles sous-entendaient vraiment ça. Elle n'eut pas le temps d'arriver à une conclusion.
“ - Laissons faire le destin, déclara-t-il. Je suis sûre que nous nous reverrons.”
Il la salua, Henry fit de même, et ils s'en allèrent.
Ève réalisa qu'elle ignorait toujours son nom.